Urgent: Ousmane Sow, la mort d’un géant africain

Urgent: Ousmane Sow, la mort d’un géant africain

Le grand artiste du Sénégal est mort à 81 ans ce jeudi matin 1er décembre à Dakar. Il fut longtemps kiné avant d’être complètement sculpteur, créant un peuple de héros surdimensionnés et fougueux qui traduisaient sa vitalité, son indépendance et son humanisme

Le 11 décembre 2013, il fut le premier artiste noir à entrer à l’Académie des Beaux-Arts, au fauteuil du peintre américain de Christina’s World, Andrew Wyeth. Le second sous la Coupole depuis l’entrée de Léopold Sedar Senghor à l’Académie Française. C’était un géant africain, magnifique et paisible, dont les sculptures, plus grandes que nature traduisaient à la fois l’ambition, la vitalité et la bienveillance. Né le 10 octobre 1935 à Dakar d’une mère saint-louisienne et d’un père dakarois de trente ans son aîné, Ousmane Sow est mort ce jeudi 1er décembre à 5h30 du matin, à 81 ans. «Emportant avec lui rêves et projets que son organisme, trop fatigué, n’a pas voulu suivre», nous dit pudiquement Béatrice Soulé qui partagea sa vie, son amour de l’Afrique, sa longue bataille d’artiste pour traverser les frontières, les a priori et les catégories. «Depuis six mois où il a été de nombreuses fois hospitalisé, Ousmane Sow a été très entouré affectivement et très bien pris en charge médicalement, tant à Paris qu’à Dakar, à l’hôpital Pompidou comme à l’hôpital Principal», précise-t-elle dans le beau message envoyé d’abord aux amis avant que la nouvelle officielle n’arrive dans les agences de presse.
Comment imaginer malade et fragile du cœur ce grand homme qui dégageait la puissance et une sorte de jeunesse éternelle malgré les courts cheveux gris? Bien que sculptant depuis l’enfance, c’est seulement à l’âge de cinquante ans qu’il fit de la sculpture son métier. La kinésithérapie qu’il exerça jusque-là n’est pas étrangère au sens sculptural de l’anatomie que l’on trouve dans son œuvre. Durant toutes ces premières années d’activité, il transforme la nuit son cabinet médical et ses appartements successifs en ateliers de sculpture, détruisant ou abandonnant derrière lui les œuvres qu’il crée. Révélé en 1987 au Centre Culturel Français de Dakar, où il présente sa première série sur les lutteurs Nouba, l’artiste expose six ans plus tard, en 1993, à la Dokumenta de Kassel en Allemagne. Puis, en 1995, au Palazzo Grassi, à l’occasion du centenaire de la Biennale de Venise. Son exposition sur le Pont des Arts au printemps 1999 attira plus de trois millions de visiteurs. Depuis, son œuvre a été exposée dans une vingtaine de lieux, dont le Whitney Museum à New York.

«Ousmane Sow replace l’âme au corps de la sculpture»

«S’attachant à représenter l’homme, Ousmane Sow travaille par séries et s’intéresse aux ethnies d’Afrique puis d’Amérique. Puisant son inspiration aussi bien dans la photographie que dans le cinéma, l’histoire ou l’ethnologie, son art retrouve un souffle épique que l’on croyait perdu. Fondamentalement figuratives, témoignant toutefois d’un souci de vérité éloigné de tout réalisme, ses effigies plus grandes que nature sont sculptées sans modèle. Ces figures ont la force des métissages réussis entre l’art de la grande statuaire occidentale et les pratiques rituelles africaines. Avec l’irruption de ses Nouba au milieu des années 1980, Ousmane Sow replace l’âme au corps de la sculpture, et l’Afrique au cœur de l’Europe. En passant d’un continent à un autre, il rend hommage, dans sa création sur la bataille de Little Big Horn, aux ultimes guerriers d’un même soleil. Des peuplades d’Afrique aux Indiens d’Amérique, il recherche le fluide de ces hommes debout. Comme s’il s’agissait pour lui d’offrir en miroir à ces ethnies nomades, fières et esthètes, cet art sédentaire qui leur fait défaut: la sculpture», analysait le critique Emmanuel Daydé.

Son site, sur fond couleur de terre, est un roman incroyable et humain qui part d’Afrique pour rayonner vers la France et le monde vaste comme l’art. La vie d’Ousmane Sow y est racontée avec une verve de griot, grâce à l’énergie pleine d’affection de Béatrice Soulé. Voici donc, à sept ans, Ousmane à l’École française – où il attaque ses premières sculptures – et fréquente l’École coranique. Son éducation est «stricte, sans trop de manifestations sentimentales, mais il saura faire siennes les qualités de son père, musulman éclairé, généreux, refusant les charges et déclinant les honneurs, et respectueux de la liberté de penser au point d’autoriser sa femme à voter différemment de lui aux élections». Ce père a combattu en France pendant la première guerre mondiale et obtenu la Croix de Guerre: il n’en a jamais parlé. Cette année-là, Dakar est bombardé.

À dix ans, Ousmane sculpte des blocs de calcaire trouvés sur les plages. Il voit jusqu’à quatre films par nuit au cinéma Corona. «Quand il a les moyens , il s’offre une place à soixante francs: il n’y a pas de toit au-dessus des places à trente francs, et quand il pleut… Le projectionniste est indélicat, il vole une bobine de temps en temps, si bien qu’il y a des trous dans le scénario. Mais, comme le cinéma repasse souvent les mêmes films, il se trouve toujours un voisin pour vous raconter les épisodes manquants». C’est un film en soi à la Cinéma Paradiso de Giuseppe Tornatore (1989).
L’art de l’indépendance

Ousmane a dix-sept ans lorsque son père accomplit son pèlerinage à La Mecque, raconte Béatrice Soulé. Il intègre une école privée dont il sort muni d’un brevet commercial. «La mort du père, quatre ans plus tard est la première grande rupture dans sa vie. Il décide de partir, à l’instar de nombreux jeunes Dakarois. Pour Paris, bien sûr. A Paris, il a mille francs en poche quand il prend son premier petit-déjeuner à Port Royal. Le café croissant coûte cinq cents francs, il laisse le reste en pourboire. C’est son genre. Plutôt rien du tout que trop peu. Après quoi, il s’en remet à la Providence».

De 1957 à 1961, il vit à Paris de plusieurs petits métiers et fréquente des étudiants des Beaux-Arts en qui il ne se reconnaît guère. Il a provisoirement abandonné la sculpture. Il achève ses études d’infirmier l’année où le Sénégal accède à l’indépendance. Lui est très indépendant depuis toujours. Il entreprend une formation de kinésithérapeute. Il veut s’inscrire pour défendre la France, celle qu’il aime, au moment du putsch des généraux en Algérie. Mais, lorsqu’il a eu le choix, il a opté pour la nationalité sénégalaise et il se sent des devoirs envers son pays. Il sera le premier kinésithérapeute du Sénégal. Il déplore que l’anatomie ne soit pas enseignée aux Beaux-Arts. Ses œuvres sont l’aboutissement d’un patient travail et d’une longue réflexion sur le corps humain. Un corps qu’il n’hésite pas à triturer, déformer, recréer, pour le plier à ce qu’il veut exprimer.

Source: lefigaro

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