La faute d’avoir informé macabre et à l’excès (par Jean Meïssa Diop) | La Depeche du jour

La faute d’avoir informé macabre et à l’excès (par Jean Meïssa Diop)

La faute d’avoir informé macabre et à l’excès (par Jean Meïssa Diop)

Elle a fait du mal à elle-même, la famille de la vice-présidente du Conseil économique social et environnemental, Fatoumata Moctar Ndiaye, égorgée par son propre chauffeur. ‘’Ma fille, la gorge tranchée, la tête tournée vers la droite’’, raconte la mère de la victime (L’Observateur du 23 novembre 2016); une mère dont on se demande d’où elle a tiré la force psychologique pour faire une description aussi détaillée que choquante du meurtre de sa fille.

La famille de la suppliciée a fait du mal à elle-même en racontant à la presse des aspects macabres de ce meurtre crapuleux, des détails sur lesquels les journaux L’Observateur et Libération se sont jetés sans retenue pour en faire des ‘’Unes’’ d’anthologie. ‘’Je lui ai tranché la gorge’’, titre Libération du 23 novembre 2016. Oui, la presse s’est faite, elle aussi, mal à elle-même, parce que ces évocations morbides et voyeuristes à la une d’un journal ne seront pas sans conséquences éthiques et déontologiques.

Si c’est elle qui a rapporté à la presse les aveux du meurtrier, la police s’est fait mal à elle-même, elle aussi. Qui autre que des policiers a pu entendre l’assassin raconter son ‘’exploit’’? ‘’Je l’ai plaquée au sol et pendant qu’elle appelait à l’aide, je lui ai tranché la gorge’’, raconte le tueur cité par le quotidien L’Observateur du 23 novembre 2016.

Il va falloir tirer les leçons aussi bien dans la famille de la victime, que dans les journaux aux unes morbides et surtout dans la presse, de manière générale et générique, et dans la police qui, elle non plus, à l’instar du journaliste, a des informations relevant du secret professionnel que recommandent de respecter différentes Chartes d’éthique des journalistes.

Le policier, autant que le journaliste et le documentaliste, collecte des informations, à la seule différence que le premier, le journaliste en l’occurrence, diffuse ses informations à destination du grand public alors que les deux autres les gardent. En effet, le policier doit, lui aussi, se définir comme un professionnel de l’information autant que le documentaliste s’identifie comme ‘’professionnel de l’information documentaire’’. Deux collecteurs d’informations qui ne diffusent pas ces dernières. Eh oui ! Mais ils peuvent les communiquer au journaliste. Toutefois, pour des raisons déontologiques, ce dernier ne devrait pas du tout accepter un échange d’information que lui proposerait le policier. Son job n’est pas celui d’indicateur de police ni de délateur.

Dans l’affaire du meurtre de la conseillère Mme Fatoumata Moctar Ndiaye, la police (si bien sûr elle est à l’origine des fuites sur les aveux du meurtrier) a fauté de n’avoir pas su respecter le secret professionnel face au journaliste qui, lui-même, devrait savoir que l’information importante n’est pas la plus horrifiante. Et là, le seul qui a fait le rappel qui nous semble le plus pertinent et le plus méritant est le jeune Babacar Francky Bâ qui, dans un post à une discussion sur les réseaux sociaux, a souligné que ‘’le journaliste a pour travail de donner l’information et non d’écrire un film d’horreur’’. Vérité vraie.

Certes, la presse n’a pas publié des photos, mais certains organes de presse ont produit de ces écrits qui peuvent en montrer plus que des images ; images… picturales contre images lexicologiques.

J’aime souvent donner en exemple la description macabre d’un accident survenu il y a quelques années et dans lequel, ici à Dakar, un car rapide a tué un soldat français : ces filets de sang, ce visage figé dans un rictus mortuaire… le reporter n’avait rien tu des séquences fortes et a fortement choqué… Allez savoir ce que fut la douleur accrue des amis, connaissances, famille, camarades qui ont éventuellement lu l’article qu’on peut qualifier de ‘’gore’’ décrit par wikipedia.org comme un ‘’sous-genre cinématographique du cinéma d’horreur, caractérisé par des scènes extrêmement sanglantes et très explicites’’.

Il n’est pas besoin de choquer par les mots et/ou les images pour donner la preuve d’une information exacte. Nous nous répétons une énième fois.

Il fut désastreux le sensationnalisme qui s’est étalé (par les mots) à la une de journaux, sans une pensée pieuse pour la douleur de ceux qui sont déjà éplorés par la mort d’un être cher et ceux qui seront choqués par les mots par lesquels le journaliste donne l’information. Donner l’information, insistent les leçons d’écriture aux étudiants en journalisme, c’est employer des mots bien choisis, ayant du sens, simples…Et pas inconvenants, bien sûr.

Jean Meïssa DIOP

Post-Scriptum : Dans un éditorial à fendre le cœur et publié dans son édition d’hier, le journal quotidien dakarois Le Populaire annonce son changement de nom (dites désormais Vox Populi, voix du peuple, en latin) parmi bien d’autres mesures destinées à sauver la publication dont le personnel compte 43 mois d’arriérés de salaires. Dix-sept ans pour en arriver là, alors que le titre est irréprochable dans son fond que dans sa forme ; et qu’il a été pionnier de la presse à 100 francs, un prix sur lequel sont venus s’aligner tous les autres quotidiens nés postérieurement. La nouvelle mesure serait une astuce, une liquidation judiciaire du groupe de presse Com 7, jusqu’ici éditeur du Populaire. C’est dommage de voir un journal mourir à cet âge, et surtout quand on sait qu’il a été convaincant, très convaincant. Et c’est cela qui fera que ses inconditionnels le regretteront. Même si les responsables éditoriaux promettent que rien de fondamental ne va changer. Nous les supplions de ne pas passer en quadrichromie ; en effet, le noir et blanc était devenu un signe distinctif ; il avait ce quelque chose d’indicible, de poétique même (d’autres diraient de joliment archaïque) et c’est l’ensemble qui faisait du Pop un journal attachant. Longue vie encore Le Pop devenu Voix du peuple.

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