Bassoul, voyage au cœur du royaume de Yékini | La Depeche du jour

Bassoul, voyage au cœur du royaume de Yékini

Bassoul, voyage au cœur du royaume de Yékini

Bassoul. Tout comme le Tigre Mbaye Guèye attaché à son fief, Fass, Double Less et feu Falaye Baldé, à leur Casamance natale, Yakhya Diop Yékini, lui, a chanté et célébré sa terre de nativité. Une île logée dans la région de Fatick, au cœur du très culturel Sine que L’Obs vous fait redécouvrir, à travers une plongée dans cette «mystique et mystérieuse» bande de terre où l’ancien roi des arènes a vu le jour, où ses nombreuses victoires ont été préparées, où son arsenal mystique a planté ses racines.

Lundi 17 octobre 2016. Un jour comme les autres. Ou presque. Jusqu’à ce que Yakhya Diop Yékini annonce sa retraite sportive. Tremblement de terre dans la «luttosphère» dans laquelle il a longtemps gravité en maître absolu. Le lutteur, aujourd’hui âgé de 42 piges, qui avait entamé sa carrière un 10 août 1997, venait de boucler 24 ans de présence dans l’arène. Avec, au bout, un palmarès exceptionnel : 15 ans d’invincibilité, 22 combats, 19 victoires, 2 défaites, un nul et une flopée de distinctions (double Meilleur lutteur de la Cedeao, Lutteur du Cinquantenaire, Lion d’or, Lauréat de la Fondation Abdou Diouf sport et vertu…), Yékini a acquis la gloire, connu les honneurs dignes de son rang de roi des arènes. Tombeur de Bombardier, Tyson, Baboye, ce champion aura marqué son temps. Mais, au cœur de ses innombrables succès, quand venait le moment de les conter, une contrée revenait, telle une rengaine. C’est ainsi que Yékini n’a jamais omis d’évoquer Bassoul. Son plus que village natal. Le lutteur y faisait ses retraites spirituelles et y concoctait le volet mystique de ses combats. Comment ce lieu symbolique vivra-t-il la retraite de son plus grand ambassadeur ?
Bassoul. Le nom est évocateur. Île mystique et mystérieuse. Pays des pangols (génies protecteurs sérères) et des patriarches. Commune sise à l’Ouest du pays, dans la région de Fatick. Une des plus vieilles îles du Sénégal, couchée sur 4037 hectares et déclarée «patrimoine historique mondial classé» en 1981 par l’Unesco. Terre de nativité de l’ancien «Empereur» de l’arène sénégalaise, Bassoul reste collée à Yakhya Diop Yékini, comme une seconde peau.
Bassoul, c’est l’aboutissement d’un voyage d’une journée ou presque, dans les tréfonds de la société sérère. Une île du Sine-Saloum difficile d’accès, où règnent en maîtres lagunes, mangroves, forêts et cordons sableux, formant une variété riche de paysages. Ici, les bras du fleuve épousent la mer, en pénétrant la mangrove et les palétuviers. D’île en île, l’on se déplace en pirogue, survivant de la pêche artisanale. De Dakar, pour s’y rendre, il faut arpenter la Route Nationale 1, en partance pour Fatick. Une fois au croisement Ndiosmone, au pied de la commune de Thiadiaye, l’on fait cap sur Fimela, en passant par Dioffior. De là, l’on embarque à destination de Ndagane ­Sambou. Jusque-là, tout semble tranquille comme un long fleuve.
Toutefois, le supplice commence dès que l’on entame le voyage en pirogue de fortune, à partir de l’embarcadère de Ndagane ­Sambou. Les amarres coupées, la barque prend le large. Sans gilets de sauvetage, l’on se saisit de son courage, invoque le nom de tous les saints et affronte le périple de trois tours d’horloge, une éternité. Et dans ce voyage «sans retour», l’on contourne, tour à tour, les îles Marlothie, Djirnda, Moundé, Tilane, Bassar et Nghadior. Puis, soudain, Bassoul se dévoile. Le minaret de sa grande mosquée, nichée au cœur du village, pointe son toit vers le ciel. L’on accoste sur le quai orné de pirogues à perte de vue. L’instant d’après, l’on foule le sable fin de Bassoul. La méfiance des insulaires à l’endroit des visiteurs est d’ordre. Çà et là, des mômes jouent, plongent dans l’eau.
Bassoul, la mystérieuse et mystique, a l’air bien sage. Ce carré de terre enfoui dans le Sine-Saloum des profondeurs où gîtent vestiges de royaumes disparus, plages et îles paradisiaques, charme par ses pistes orthogonales, ses bâtiments modernes et son climat doux en ce mois d’octobre. Ceinturée par la mangrove, ce patelin est un dédale de maisons construites pêle-mêle, au hasard des caprices de la nature. Y vivent quelques milliers d’âmes. Toutes unies comme un seul homme. Sur la terre ferme, à quelques encablures du quai, l’on retrouve et salue poliment un vieux, assis sous une tente aux toits de zinc, enrôlée de filets de pêche, s’attelant autour d’une petite pirogue. Lui, c’est Mamadou Diouf, l’oncle maternel de Yékini. L’homme tient sur 74 hivernages, la taille moyenne, le teint noir, le regard vitreux. Coiffé d’une petite calotte blanche sur un grand boubou jaune blondinet col V, le septuagénaire dégaine un air de jeunot. La sobriété déteignant sur sa noirceur, d’un commerce facile, le vieux Diouf charge un gamin pieds nus de nous mener chez le chef du village, El Hadji Ousmane Sarr, retrouvé dans son salon, chapelet à la main. Informé de l’objet de la visite, il convoque in extremis une rencontre de quelques Sages du village qui, après les salamalecs d’usage, donnent le feu vert. Preuve de grande organisation en pays sérère. Et c’est l’oncle de Yékini qui répond à nos questions. «Tout ce qu’il vous dira engagera le village. Parce qu’il est l’oncle maternel, le guide de Yakhya Diop», cautionne le chef de village.

L’aval du grand-père qui avait prédit une grande carrière à Yékini

Mamadou Diouf, lui, ne fera pas dans la langue de bois, même s’il peint son neveu sous les plus jolis possibles : «Yakhya est né et a grandi ici, tout comme ses parents. Enfant, il était poli, discret et serviable. Il a appris et mémorisé très tôt le Saint Coran. Il était également un sacré footeux. D’ailleurs, le surnom de «Yékini» lui est venu du milieu footballistique (Ndlr : de l’ancien puissant avant-centre du Nigeria des années 90, Rashidi Yékini). Depuis, ce sobriquet lui a collé à la peau.» Puis, viennent les révélations. «On l’appelait affectueusement ‘’Yakhya Ndiogou’’, souffle l’oncle. Puisque chez nous les sérères, le nom «Diop» correspond à «Ndiogou.» Un jour, il était venu me faire part de son désir de devenir lutteur professionnel et d’abandonner l’apprentissage du Coran. Avant de donner mon aval, je lui ai suggéré de m’en ouvrir à mon père qui était en voyage. C’est par la suite que j’ai mis mon pater au courant du vœu de Yékini. Sans y aller par quatre chemins, mon père m’a donné son accord que j’ai transmis à Yakhya qui attendait impatiemment. L’accord de son grand-père lui a fait du baume au cœur. Mon père avait prédit qu’il deviendrait un grand lutteur.» Le frangin du vieux El Hadji Diamé, Gorgui, témoigne : «La lutte est innée en Yékini. Il est né et a grandi dans ce milieu. Son oncle, Mamadou Diouf, a été un redoutable lutteur, qui terrassait tous ses adversaires en un clin d’œil. Il a fait les beaux jours du «Boud» (grand tournoi de lutte simple) dans le Sine-Saloum. Il a remporté le «Drapeau Sine-Saloum» en 1965. Un trophée très prisé et qui distinguait les meilleurs de l’époque. C’est dire que Yékini, son neveu, ne lui arrive même pas à la cheville.»
Yakhya Diop Yékini a défendu les couleurs de son Bassoul natal, partout. Avec dévouement et vaillance. Une fierté pour cette île qui, à son tour, vit et respire Yékini. «La fin d’une carrière est toujours difficile à concevoir. Nous, populations de Bassoul, avons du mal à digérer cette situation qui a frustré certains et indisposé d’autres. Aujourd’hui, tout Bassoul, mais également les îles environnantes louent la bravoure de leur fils. Car, l’heure était venue pour lui de raccrocher. On est content qu’il ait pris cette décision. D’ailleurs, tous les Sages du village ont apprécié la décision. Car, seul le règne de Dieu est éternel. Yékini peut dormir tranquille, il a eu droit à tous les honneurs dans l’arène. Grâce à la lutte, il a mis les pieds dans les quatre coins du monde. C’est déjà un pas de géant», ajoute le vieux Diouf.
A Bassoul, la formule de politesse, de reconnaissance et le respect envers les anciens passent en priorité. La parole des anciens fait office de loi. Vieillards d’un côté et adultes de l’autre, palabrent sans cesse, sous une ambiance d’alacrité, dans un langage propre et codé. Ici, chaque maison porte un nom, legs des anciens. Bassoul est divisé en deux grands quartiers : Ndorogamack (grand) et Ndorogatep (petit). Malgré son ordre et sa splendeur apparents, ce village est profondément mystérieux et mystique. Ici, le respect du plus âgé est des plus strictement observés. Tout individu, femme comme homme, enfant comme adulte, est à la fois assujetti et garant de l’ordre établi. Dans ce coin perdu des îles, un peu partout, de robustes piquets bien plantés dans le sol, supportent de vieux zincs, offrant une ombre bienfaitrice.

L’impénétrable secret de Yékini

Les succès de Yékini n’étaient pas fortuits. Si l’on aime à y associer la mystérieuse île de Bassoul, Mamadou Diouf tempère : «L’un des secrets de Yékini, c’est qu’il bénéficiait des prières de ses deux parents, sa mère et son père. Et les prières d’un géniteur sont plus puissantes que la force de frappe d’un canon. Bassoul et tous les habitants des îles du Saloum ont toujours soutenu mon neveu. On ne l’a jamais lâché et on ne le fera pas. Lors de ses combats, hommes et femmes, tous priaient pour lui. C’est pourquoi aujourd’hui, malgré sa retraite, Yékini ne peut oublier sa terre natale. Au-delà, il était aimé de tout le Sénégal et les soutiens venaient de partout.» Pas sûr que cela suffise à effacer les rumeurs tenaces qui veulent que Yékini faisait de Bassoul son repaire à la veille de ses combats, histoire de se rendre aussi impénétrable que l’île. La confirmation ne viendra pas des habitants qui gardent jalousement le secret du coin, comme si l’efficacité en dépendait. Il ne faut pas non plus compter sur le chef de village pour percer le mystère. El Hadji Ousmane Sarr : «Il y a des choses qu’on ne dira pas à un étranger. Il y a des secrets qu’on ne peut dévoiler. Yékini n’est plus actif, mais on continue de garder jalousement les secrets qui entourent sa préparation mystique.» Le vieux n’en dira pas plus. Le mystère reste épais.
Et pourtant, il n’y a rien de plus normal pour Bassoul. C’est aussi le propre de cette île, terre de mysticisme qui se défend pourtant de rêver d’un héritier à son roi des arènes. «Dieu seul sait ce qui adviendra. Mais, il sera très difficile, voire impossible, pour Bassoul, d’avoir un champion à la dimension de Yékini. Il a fait ce qu’aucun lutteur de sa génération n’a pu faire. Il reste inégalable et irremplaçable. Il nous sera difficile de soutenir un lutteur qui n’est pas du terroir, comme on le faisait pour Yakhya Diop», prévient El Hadji Diamé, le patriarche des Sages de Bassoul.
Le disque solaire rougeoyant et amorçant sa chute irréversible vers l’Ouest, disparaît finement derrière les arbres géants. Le crépuscule et la nuit noire furent, avalant progressivement toute l’animation de la nature. Seuls quelques insectes faméliques s’éparpillent aux quatre vents. Et Bassoul, perchée sur la terre ferme, se terre, sous la maternelle caresse du vent frais, baignée par la mangrove et les palétuviers. Fière de son enfant, Yékini. Le lutteur qui, en 15 ans dans l’arène, n’a point mordu poussière. Un champion parmi les champions de la lutte sénégalaise qui aura, sans doute, marqué son époque. Sûrement, Bassoul se souviendra…

L’Observateur

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