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Moi, complice de terroristes ! – Par Madiambal Diagne

Mardi 3 Janvier 2017

Quelle mouche a piqué le ministre des Affaires étrangères du Sénégal, Mankeur Ndiaye, pour qu’il en arrive à déclarer, jeudi dernier, devant l’Assemblée nationale, que le mouvement «Hizmet» (Servir), fondé par le prédicateur turc Fethullah Gülen, est une organisation terroriste ? Mankeur Ndiaye cherchait ainsi à justifier la décision du gouvernement du Sénégal de spolier les amis de Fethullah Gülen de leur patrimoine et de le donner, sans aucune forme de procès, au régime de Recep Tayyip Erdogan. Le chef de l’Etat turc se fait un point d’honneur d’éradiquer du monde toute structure liée à «Oge fendi», surnom affectif que les disciples et sympathisants du Mouvement Hizmet donnent à Fethullah Gülen.


Ils sont comme possédés

Mankeur Ndiaye, qui avait habitué son monde à plus de tact, de circonspection et d’un bon sens de la formule diplomatique, met ainsi de manière grossière les pieds dans le plat. A-t-il mesuré la gravité de sa déclaration ? Il ne s’est peut-être pas entendu parler, car il serait absurde qu’il justifie ainsi toutes les autres exactions du régime autocratique d’Ankara comme les arrestations de centaines de milliers de juges, de procureurs, d’avocats, d’écrivains, de journalistes, d’enseignants, de militants de droits de l’Homme et de la Société civile, de généraux et autres officiers de l’Armée turque. Pourtant, le 19 octobre dernier, à Tachkent en Ouzbékistan, à l’occasion de la 43ème session du Conseil des ministres des Affaires étrangères de l’Organisation de la conférence islamique (Oci), le Sénégal avait refusé, à l’instar de tous les pays membres, de voter une résolution présentée par la Turquie qui cherchait à déclarer le mouvement Hizmet comme un groupe terroriste. Aussi, tout le monde a pu observer comment la communauté internationale avait boudé les diatribes devant la tribune de l’Assemblée générale de l’Onu, le 21 septembre 2016, proférées par le Président Erdogan contre le mouvement Hizmet et son fondateur. Alors, qu’est-ce qui justifie ce nouveau zèle brusque des autorités sénégalaises ? Qu’est-ce que les relations entre le Sénégal et la Turquie auraient de si particulier pour les autorités sénégalaises jusqu’à ce que tous les ministres qui s’expriment sur la question révèlent une perte de sérénité et de lucidité ? Quelle est la pression indicible à laquelle le gouvernement du Sénégal est soumis ? Il faut dire qu’on ne peut pas ne pas être habité par la tristesse de voir nos gouvernants se montrer possédés de la sorte par on ne sait quelles forces pour qu’ils se montrent sous un visage qu’on ne saurait soupçonner d’eux. Il doit y avoir quelque chose de véritablement anormal pour que le Sénégal accepte de faire le sale boulot pour un pays étranger. C’est comme qui dirait que «le roi est nu». Qu’est-ce qui vaut à notre gouvernement de risquer, sur ce coup, d’y laisser sa crédibilité, son honorabilité et sa respectabilité ? Je n’ose pas croire que nos gouvernants aient pu être de vulgaires marchands de tapis et consentent à se transformer en caisses de résonnance de la propagande du régime Erdogan.

Le Sénégal mieux informé que les Etats-Unis et le reste du monde

Le Sénégal, par la voix du ministre des Affaires étrangères, porte une accusation grave, insultante, humiliante et diffamatoire. Mais au-delà du fait que l’accusation sordide demeure sans la moindre preuve, sinon que la seule propagande officielle du clan Erdogan, le propos ne peut pas ne pas avoir des conséquences juridiques. La gravité de la déclaration est renforcée par la solennité du lieu où elle a été prononcée. Cela aurait été dit dans une interview dans un média qu’on pourrait chercher à relativiser ou à nuancer. Mais devant la Représentation nationale, lieu on ne peut plus officiel de la République ! Cela est inacceptable et intolérable. Le Sénégal s’est alors accommodé de terroristes depuis vingt ans et continue d’exposer sa population et de jeunes enfants à leurs funestes activités. Quel gouvernement responsable se permettrait-il une telle désinvolture ?

Comment identifier des terroristes et les laisser vaquer librement à leurs occupations ? Mankeur Ndiaye vient certainement de révéler une autre partie du contrat, c’est-à-dire le dessein secret du Sénégal de livrer pieds et poings liés les Turcs du Sénégal à Ankara, où ils risqueront la torture, la peine de mort, la détention à perpétuité et le bannissement. Le Sénégal s’éloigne ainsi du monde démocratique et libre qui a choisi de ne pas accompagner Recep Tayyip Erdogan dans sa croisade folle contre tous les libres penseurs de la Turquie. Dakar a choisi le camp du totalitarisme. Une telle attitude est en porte-à-faux avec la position exprimée avec force par l’ambassadeur Fodé Seck, devant le Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (Onu), lors du vote de la résolution portée par le Sénégal qui exige l’arrêt des colonisations dans les territoires palestiniens occupés par Israël. Le représentant du Sénégal affirmait que son pays a choisi «le camp de la justice et de la légalité internationale». Mankeur Ndiaye lui-même renchérissait, en indiquant que le Sénégal fait fi de la puissance économique et toutes autres formes de pression pour exercer sa souveraineté et son autonomie.

A tout le moins, le régime de Erdogan qui n’est pas tenu par des enfants de chœur (cœur) prendra le Sénégal au mot. Il leur sera loisible (bien légitimement !) de demander au Sénégal de leur livrer «les terroristes». Le gouvernement turc pourra envoyer un avion «fourgon cellulaire» pour embarquer les Turcs du Sénégal. Il avait envoyé un avion pour la même mission au Soudan et figurez-vous que, même le régime de Omar El Béchir avait réservé une fin de non-recevoir à la demande turque ! Mais le Sénégal sera bien obligé d’obtempérer, car il sera difficile pour notre pays d’admettre abriter des terroristes et ne pas remplir son devoir de contribuer à éradiquer le terrorisme international. Le Sénégal aura l’obligation de mettre hors d’état de nuire les enseignants et hommes d’affaires turcs présents sur son sol et qu’il a déjà identifiés comme des terroristes.

Le gouvernement du Président Erdogan est toujours incapable de fournir la moindre preuve au gouvernement américain d’activités subversives menées par Fethullah Gülen, dont Ankara continue de réclamer l’extradition à Washington. Ah ! Le Sénégal serait-il le seul pays au monde digne de recevoir, de la part de Recep Tayyip Erdogan, les preuves des activités terroristes du mouvement Hizmet ? La situation est comme si le Président Macky Sall déclarait ses opposants Malick Gackou, Idrissa Seck, Abdoul Mbaye, Oumar Sarr et autres comme des terroristes et de chercher à les traquer et à saisir leurs patrimoines à travers le monde et qu’il demandait pour cela la coopération de pays amis.

Les autorités kirghizes auraient décliné 50 millions de dollars proposés par Erdogan

L’attitude du Sénégal est inadmissible, encore que pour traquer ses opposants politiques, Recep Tayyip Erdogan ne recule devant aucune ignominie. Le Président du Kirghizstan, Almazbek Atambayev, a stupéfié son monde en révélant, lors d’une conférence de presse à Bichkek le 1er décembre 2016, que le Président Erdogan a ordonné à tous les hôpitaux de lui refuser une hospitalisation en Turquie, en guise de punition pour avoir refusé de fermer les écoles du Mouvement Hizmet. Le chef de l’Etat kirghiz a été obligé d’aller se faire soigner en Russie, alors qu’il avait été invité, en septembre 2016, par le Président Erdogan à venir se faire soigner en Turquie. Almazbek Atambayev affirme ne pas connaître Fethullah Gülen, mais refuse de fermer les écoles «Sebat» dont son propre ministre de l’Education a été un des membres fondateurs. Il a indiqué que la qualité de l’éducation, donnée à des enfants kirghizs, n’autorise pas de fermer les écoles encore que rien dans le fonctionnement de celles-ci n’a été de nature à causer un quelconque trouble dans son pays. Dans le débat qui a suivi cette annonce présidentielle, un député membre du parti au pouvoir a affirmé que les autorités de son pays auraient refusé une offre de don personnel pour un montant de 50 millions de dollars.

Dites-moi si un chef d’Etat qui n’a même pas de scrupule pour un de ses pairs est digne d’être soutenu dans une action quelconque ? Le Président Vladimir Poutine a catégoriquement refusé l’amalgame que le Président Erdogan avait voulu entretenir en se précipitant pour accuser les «Gülénistes» de l’assassinat de l’ambassadeur de la Russie à Ankara.

Mes liens avec Gülen

Fethullah Gülen me confiait, en mars 2014, dans sa résidence en Pennsylvanie (Usa), qu’il reste toujours enclin à pardonner les calomnies proférées contre sa personne et son mouvement. Au cours de nos discussions, je songeais à une prière de Jésus sur la croix qui marmonnait avant son dernier souffle : «Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font.»

Fethullah Gülen est un leader spirituel musulman œcuménique. Il prône la fraternité des peuples et le dialogue interculturel et interreligieux. Il a été la première autorité religieuse musulmane à être reçue au Vatican par le Pape Jean Paul II, auprès duquel Fethullah Gülen, sans doute au nom de toute la communauté musulmane, avait fait acte de contrition et de repentir après qu’un autre musulman, citoyen turc, Mehmet Ali Ağca, avait tenté d’assassiner le souverain pontife sur la place Saint Pierre à Rome. Fethullah Gülen est loin d’être un dogmatique et il aura été le premier chef religieux musulman à condamner fermement les attentats du 11 septembre 2001, affirmant «qu’un terroriste ne saurait être un musulman et un musulman ne saurait être un terroriste». J’ai lu de nombreux ouvrages de Fethullah Gülen et sa pensée religieuse m’a séduit. C’est pour cela que j’ai donné gracieusement au mouvement Hizmet une tribune hebdomadaire dans le journal Le Quotidien, à travers laquelle, sont vulgarisés les enseignements de leur maître. J’ai visité des réalisations du mouvement Hizmet à travers le monde et Fethullah Gülen m’a séduit, notamment grâce à la proximité de son message religieux avec celui de Cheikh Ahmadou Bamba, fondateur de la confrérie mouride à laquelle j’appartiens. Fethullah Gülen enseigne «qu’il faudra construire des écoles avant de construire des mosquées, qu’il faut prodiguer la connaissance et le savoir et qu’il faudrait travailler comme si on ne devrait jamais mourir et prier comme si on devait mourir le lendemain». J’ai travaillé à faire découvrir aux dignitaires musulmans sénégalais et particulièrement à la communauté mouride ce modèle d’islam prôné par Fethullah Gülen. Déjà, une visite avait été envisagée en Pennsylvanie dans quelques jours en compagnie de personnalités religieuses musulmanes auprès de «Oge fendi».

C’est dire que si les «Gülénistes» sont des terroristes, j’en serais un, moi aussi. Je suis leur «Abi» au Sénégal. Je les fréquente. Je suis lié à eux par des liens forts d’amitié et de fraternité. Leurs familles fréquentent la mienne et je suis lié aussi avec eux en affaires. Je leur apporte soutien et assistance dans leurs activités de tous les jours. Naci Tosun, premier disciple de Fethullah Gülen, personnage important dans la hiérarchie du Mouvement Hizmet et aujourd’hui réfugié en Afrique du Sud, me rend visite à mon domicile à Dakar. Suprême honneur : Fethullah Gülen m’a offert son propre bonnet.

Pour tout cela, je dois être passible d’apologie du terrorisme et de participation à une entreprise terroriste. Aussi, Le Quotidien figure en bonne place sur la liste dressée par le régime Erdogan des biens appartenant au mouvement güléniste au Sénégal. Ce simple fait de considérer Le Quotidien comme une propriété de Fethullah Gülen montre à quel point le régime de Erdogan verse dans les amalgames. Il faut y prendre garde, la purge entamée avec le Groupe scolaire Yavuz Selim va aussi toucher des entreprises installées au Sénégal et dans lesquelles existeraient des participations d’hommes d’affaires turques. La liste de ces entreprises est déjà entre les mains du gouvernement du Sénégal. Il est simplement question de finir d’avaler la pilule des écoles pour régler le sort des autres entreprises industrielles, commerciales et financières. Que nul n’en n’ignore !


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